La vie d’un livre
Petit journal de bord de l’après-édition
Épisode 2 : Un livre de plus ou une contribution sur un thème de société ?
Quand je me suis plongée dans l’écriture de mon roman Le prix du silence, mon intention était simple : raconter l’histoire de Marie, jeune femme de dix-huit ans, qui croit enfin exister dans le regard d’Étienne. Une histoire qui commence comme une romance, dans une atmosphère presque légère, et qui, peu à peu, bascule, car derrière les baisers, les promesses, l’ambiance bord de mer et bon enfant du petit village, le piège d’une relation toxique se referme.
Il ne s’agissait pas pour moi d’expliquer, ni d’analyser, encore moins de théoriser, mais de permettre aux lectrices et aux lecteurs de suivre Marie, de ressentir ce qu’elle vit de l’intérieur. Certes, je parle de l’emprise, mais je n’avais pas prémédité d’aborder un thème de société. Et pourtant, au fil de l’écriture et après la publication, une évidence s’est imposée : le livre touche à un sujet dont on parle beaucoup !
À quel moment ai-je ressenti la nécessité d’accompagner le livre par une réflexion qui puisse soutenir les personnes vivant l’emprise ou la faire mieux connaître ? Sans doute au moment de le publier. Et pour ce faire, un podcast m’a paru être un outil idéal. C’est ainsi qu’est né L’odeur de l’herbe coupée – résister à l’emprise, en collaboration avec Natacha Rozentalis.
Une autre décision s’est imposée à nous : le choix des pratiques narratives pour aborder ce sujet de l’emprise. Et cela pour trois raisons.
D’abord, je crois que j’en avais assez d’entendre que l’emprise choisissait ses victimes uniquement parmi les personnes fragilisées. Insister sur ce fait permet d’oublier un peu vite que l’emprise fonctionne comme une escroquerie.
Et qui n’est jamais tombé dans une escroquerie ? Moi la première, je le confesse ! Un beau jour, dans la rue à Paris, une voiture s’est arrêtée à ma hauteur et le conducteur a ouvert sa fenêtre pour me demander son chemin. L’homme, un Italien, m’avait jaugée du regard, était sorti de son véhicule et m’avait dit : « Je sors d’un salon de la mode, il me reste une veste en cuir que je n’ai pas vendue, elle vous irait parfaitement, je vous en fais cadeau ».
Il n’a fallu qu’une phrase, une attitude, un regard. Mon cerveau a entendu le mot « cadeau », s’est frotté les mains en se disant que c’était décidément une très belle journée, qu’il était bon d’être l’élue ! Cette première information, comme si elle avait été gravée dans le marbre, n’a en aucune façon été remise en question par la suite des événements.
Résultat : je me suis retrouvée avec trois vestes dont je n’avais nullement besoin et que j’ai bien évidemment payées, « afin qu’en échange, il puisse aussi faire cadeau d’un parfum à sa femme » ! Ne croyez pas que je sois la seule à être tombée dans le panneau, aussi gros soit-il ! Ce que je viens de décrire n’est autre qu’un classique qui fonctionne très souvent et avec tout type de personnes. L’être humain est ainsi fait qu’il veut croire aux rencontres merveilleuses. Or l’emprise est basée sur le même type de fonctionnement. Vous croyez avoir fait une rencontre extraordinaire qui correspond souvent à ce que vous avez toujours cherché. C’est émotionnellement si fort que votre cerveau met beaucoup de temps à comprendre le leurre dont il est l’objet.
La seconde raison vient du fait que les pratiques narratives opèrent un déplacement fondamental, qui permet de ne pas enfermer la personne dans une identité de coupable ou de victime : la personne n’est jamais le problème, c’est la relation d’emprise qui pose problème.
La troisième raison est de ne pas laisser les personnes se définir par leurs blessures. Ce qui compte, ce sont plutôt leurs valeurs, leurs espoirs et leurs intentions pour la vie. Ce regard-là ouvre une perspective essentielle : et si les personnes prises dans l’emprise n’étaient pas des victimes, mais des résistantes ? Ce qui ne veut pas dire que le regard narratif nie la douleur de l’emprise : il la reconnaît tout en ouvrant la possibilité de remettre du mouvement là où tout semble figé. Il permet d’honorer les moyens, les pensées qui ont permis de sortir des filets tendus, de la confusion opérée, un peu comme dans ces dessins animés où Bugs Bunny ouvre des portes là où il n’y a que des murs. Résister à l’emprise, ce n’est pas seulement s’en libérer. C’est retrouver le fil de sa propre histoire, la tisser à nouveau avec d’autres, dans un récit vivant, ouvert et digne. C’est exactement ce que nous vous proposons de découvrir très prochainement dans les nouveaux épisodes du podcast L’odeur de l’herbe coupée – résister à l’emprise : des témoignages poignants et vivants !
Pour revenir à la vie d’un livre, il est évident qu’il peut parfaitement se suffire à lui-même. Mais, je vous le confesse, c’est également passionnant de découvrir que le livre est un objet vivant qui continue à se transformer au contact du monde. Qui, aidé par le podcast, devient un support de réflexion et de dialogue.
Alors, à celles et ceux qui écrivent, j’ai envie de poser la question : et si votre livre portait un aspect que vous n’avez pas encore découvert ? Un angle que vous n’avez pas encore exploré, une portée que vous n’aviez pas envisagée ? Peut-être que l’après-édition commence précisément là.